Exposition : ANDRES SERRANO, uncensored photographs

Les Musées royaux des Beaux-arts de Belgique (MRBAB) nous présentent la plus importante rétrospective jamais organisée autour de l’œuvre d’Andres Serrano. 

Né à New York en 1950, l’artiste se définit non comme un photographe mais comme un artiste plasticien utilisant la photographie comme médium, « J’utilise la photographie comme un peintre utilise sa toile ». En effet, l’art, il connaît, notamment pour l’avoir étudié à la Brooklyn Museum Art School de New York. Techniquement, il travaille avec un Mamiya RB 57 depuis 25 ans et prépare ses clichés au pola pour tester la lumière : le résultat est très pictural, ses clichés parfaits.

Ses idées se déclinent sous forme de séries photographiques, telles que The Church (1985), KKK & Nomades (1990), The Morgue (1991), A History of sex(1997), Torture (2011) et Denizens of Bruxelles (2015), et traitent systématiquement de sujets controversés comme la mort, le sexe, la religion, le racisme, les exclus, les problèmes sociaux. Aucun tabou n’est épargné, son œuvre exploite toute la palette des interdits. A travers ces différentes séries, Andres Serrano parvient à rendre esthétiques des sujets qui ne le sont absolument pas à la base. Ainsi, la mort est sublimée : scène épurée, fond noir (ce qui chasse toute référence à la morgue), cadrage serré, lumière blanche, utilisation de drapés soyeux et colorés… On y retrouve l’influence de la peinture du mémento mori baroque : l’impression est celle de l’apaisement, de la beauté figée, du sommeil éternel.

Le succès international de Serrano débute avec les Culture wars, conflits idéologiques entre la droite et la gauche américaine survenus à la fin des années 1990 autour de thèmes moraux et religieux, qui relança la question de la censure. En effet, pour sa série Immersion, l’artiste émergea un crucifix dans sa propre urine à laquelle il ajouta un peu de sang pour donner à l’ensemble une luminosité orangée. L’œuvre Piss Christ (1987), jugée blasphématoire, entraine alors de violentes polémiques aux Etats-Unis et propulse Andres Serrano aux devants de la scène artistique.

Mais si on aborde l’œuvre avec un peu de distance critique, qu’on découvre la démarche que l’artiste nous raconte, et que l’on admet sa part effective et relative de provocation (mais qui ne tue personne), on dénombre toutefois trois actes de vandalismes posés contre ses œuvres (Melbourne en 1997, Suède en 2007 et Avignon en 2011), ce qui invite à une certaine prudence dans l’accompagnement de la perception de ces photographies.

Parallèlement à la rétrospective, Serrano nous livre son dernier travail Denizens of Brussels qui s’inscrit dans la continuité des Residents of New York. L’artiste a sillonné les rues de notre capitale en février et mars 2015 à la rencontre des plus démunis et a ainsi confronté son expérience américaine à une autre réalité. Serrano change le titre car il observe un autre type de sans-abrisme, presque extrême, dramatique et théâtral, « il y a, dit-il, plus de tziganes, des femmes avec des enfants, alors qu’à NY, c’est interdit », il dit y voir des lignes baroques, presque surréalistes, probablement normales puisque Bruxelles est le berceau d’un certain surréalisme.

Au-delà de son aspect polémique, cette exposition nous permet de découvrir un artiste qui prend pour sujet la figure humaine et qui questionne en toute simplicité nos phénomènes sociaux, manière aussi de nous renvoyer face à nos propres responsabilités. En cela Serrano n’est pas qu’un provocateur, son œuvre se veut humaniste et s’il ne possède pas l’art de la manière diplomatique, il possède l’art de la manière photographique.

Karyn Loraux